Confrérie de Moissac (82)

 

                                                                  La confrérie de saint Jacques de Moissac

                         Emmanuel Moureau - Conservateur des antiquités et objets d’art du Tarn-et-Garonne

 

  Résumé

 

  Les archives départementales de Tarn-et-Garonne conservent, sous la cote G 1310, un registre factice qui rassemble des documents sur la confrérie de saint Jacques de Moissac. L’un des documents conservés est orné d’une représentation figurée de l’Apôtre du début du XVIe siècle. Cette société de pieux laïcs, fondée en 1523, a pour particularité de n’accepter que les anciens pèlerins de Compostelle parmi ses membres, ce qui s’avère assez rare par rapport aux autres compagnies placées sous le vocable du saint galicien. Les confrères, issus surtout du milieu des artisans, animaient dans la cité quercynoise une procession annuelle le jour de la saint Jacques. Toutefois, l’absence de comptes et d’un obituaire propres à la confrérie est un frein dans l’étude plus approfondie de cette composante de la vie moissagaise sous l’Ancien Régime.

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  Camille Daux, né à Montauban en 1844, était un prêtre, historien, et auteur d’une monumentale Histoire de l’Église de Montauban, parue entre 1881 et 1886, ainsi que d’ouvrages autour de Compostelle, dont Sur les chemins de Compostelle, en 1898-1899 et Les chansons des pèlerins de Saint-Jacques en 1899.

 

  Il a étudié un registre factice de la confrérie de Saint-Jacques de Moissac, propriété de la Société archéologique et historique de Tarn-et-Garonne, donné à cette vénérable institution par l’abbé Cheval. Égaré quelques années après le travail de Daux, le document a été retrouvé au début des années 2000 dans le vrac de la série G des Archives départementales de Tarn-et-Garonne.

 

  Le registre conservé

 

  Le registre est composé de quarante-cinq folii en papier et parchemin, assez mutilés et reliés en désordre. Il s’agit du livre des délibérations de la confrérie, qui s’étend de 1523 à 1671. Quelques documents importants, comme les lettres patentes données par le roi Louis XIII en 1615, se trouvent également montés dans ce recueil factice.

 

  Les confréries de Saint-Jacques ont été étudiées notamment par Catherine Vincent et Denise Péricard-Méa. Il appert de ces travaux que les confréries dédiées au saint galicien occupent un rang modeste par rapport à toutes celles placées sous la protection de la Vierge, de la Trinité ou des autres saints du Paradis. En Normandie par exemple, sur mille deux cents confréries repérées entre le XIIIe et le XVIe siècle, seules soixante-dix-neuf se placent sous le vocable de saint Jacques. À Moissac, il existe en 1286 une confrérie de la Trinité et une autre de saint Nicolas.

 

  Si les origines de ces confréries dédiées au saint apôtre demeurent, comme pour la plupart des associations pieuses, très incertaines, la particularité de celle de Moissac est qu’elle était réservée aux anciens pèlerins de Compostelle, sans dérogation possible. Cette condition sine qua non la classe parmi la grande minorité des confréries de Saint-Jacques.

 

  En France, la plus ancienne association de ce type repérée est celle de la Sauve-Majeure (1249), suivie de Paris (1298) et Angers (1299). D’autres apparaissent en Anjou au début du XVe siècle (Brissac-Quincé en 1418 ; Saint-Denis d’Anjou en 1437). Dans le Sud-Ouest, seule celle de Cordes semble exister dès 1459. Elles sont plus nombreuses au XVIe siècle, période durant laquelle est fondée celle de Moissac :Toulouse (1514), Chalon-sur-Saône (1526), Palaminy (1537), Bourges (1574).

 

  Dans le Midi, rares sont ces confréries qui ont fait l’objet d’études, à l’exception de celles de Toulouse et de Villefranche-de-Rouergue. Beaucoup d’entre elles demeurent encore à redécouvrir au gré d’actes divers, tels les testaments, qui mentionnent des legs pieux. Il est certain qu’à l’époque médiévale, elles devaient être beaucoup plus nombreuses que ce que l’on suppose aujourd’hui

 

  L’église Saint-Jacques de Moissac

 

  L’église Saint-Jacques de Moissac a également connu de multiples vicissitudes. Sur l’édifice d’origine, nous ne possédons que très peu d’informations. Elle se situait hors les murs, près de la porte éponyme, au sud de la cité. Elle est mentionnée en 1247 dans le testament d’Arnaud Tholer, qui légua à l’oeuvre de l’église deux sols.L’édifice servait occasionnellement aux XIIIe et XIVe siècles à réunir l’ensemble de la communauté des habitants et l’infirmier de l’abbaye Saint-Pierre possédait des droits sur l’église : le curé lui versait en effet une pension . L’abbaye bénédictine avait un droit de regard sur les offices : en 1384, le curé Pierre Théobald et son vicaire, Bernard Fabre, ont dû faire amende honorable et demander le pardon de l’abbé pour avoir chanté à haute voix la Passion et béni les Rameaux, ce qui leur demeurait interdit depuis un acte de 1339. Toutefois, la nomination du curé de la paroisse Saint-Jacques appartenait à l’évêque de Cahors.

 

  L’église est détruite durant les guerres de Religion, avant 1569, date à laquelle elle est indiquée comme déjà ruinée. Au XVIIe siècle, l’édifice est reconstruit à l’entrée de la rue Saint-Jacques, mais dans des proportions relativement modestes, car en 1615, les confrères se plaignaient que l’église était « fort petite et avec prou d’incomodités pour y faire les offices », « ny pouvant demourer que fort  estroictement et incomodement ». Vendue à la Révolution, elle est démolie à nouveau en 1860 et reconstruite à son emplacement primitif dans un style néo-roman par l’architecte diocésain Théodore Olivier.

 

  Fondation et statuts de la confrérie

 

  Le 25 juillet 1523, jour de la saint Jacques, quinze hommes se réunirent à Moissac « toultz ayant faicts le pelerynage et roumiaige à Monsieur saint Jacques en Compostelle », pour « instituer et ordonner une confrayrie à l’honneur de Dieu, de la Sacrée Vierge Marie et du glorieux sainct et apostre de Dieu Monseigneur saint Jacques pour eulx et autres pelerins faisant le dict voiage et non aultres ».

 

  Sur les quinze présents se trouvaient deux prêtres, Pons Cavanhac, de Moissac et Raymond Mauret, de Notre-Dame d’Espis ; un religieux, Raymond Pagès ; deux marchands, Bernard Ardurat et Jean Serat vieux ; un argentier, Pierre Nicolas ; un bastier ou maçon, Raymond Carla , un menuisier, Gratian Bertrand ; un serrurier, Raymond Marquet ; deux selliers, Begon Enric et Pierre Bonnafous ; un gantier Jean Gaffe ; un cordonnier, Jean Bertier ; un mercier, Jean Frobe, dit Fogassier ; et un dernier homme dont la profession n’est pas précisée, Jean Boyssières jeune.

 

  Les statuts précisent que pour être reçu membre de la confrérie il faut obligatoirement avoir effectué le pèlerinage à Compostelle. Cette clause ne semble pas être uniquement théorique, car il est spécifié que les impétrants doivent fournir la preuve de leur pèlerinage par le biais de billets de confessions ou tout autre document recueilli durant leur périple. Cette rigueur paraît assez rare, car si certaines confréries, comme à Cordes, Provins ou Chalon-sur-Saône, mentionnent cette obligation d’être un ancien jacquet, elle n’est guère respectée. Par contre, l’entrée dans la confrérie ne suit pas nécessairement leur retour de pèlerinage : certains y sont admis près de quinze ans après leur périple en Galice. L’impétrant doit payer une livre de cire le jour de sa réception, puis un denier tournois par semaine sa vie durant. La confrérie est gérée par deux bailes élus annuellement parmi les pèlerins. Chaque semaine une messe basse est dite le dimanche matin dans l’église Saint-Jacques ou ailleurs. De même, chaque année, le 25 juillet, les confrères tiennent assemblée avec leur chapeau et leur bourdon, font procession avec les religieux de l’abbaye Saint-Pierre depuis cette dernière jusqu’à l’église Saint-Jacques, et suivent ensemble une messe haute chantée, puis les vêpres. La veille, les confrères ont assisté également à l’office de la fin de journée. Lors du décès d’un confrère, les autres membres de la compagnie, préalablement avertis par les bailes, assistent aux obsèques, en habit de pèlerins puis à une messe de requiem dite le lendemain et versent chacun cinq deniers tournois à la caisse commune.

 

  Que peut-on déduire de ces statuts assez classiques ? La confrérie ne desservait pas à Moissac de sanctuaire propre, comme celle de Toulouse, qui à partir de 1513 fonctionnait autour de la relique de saint Jacques enfouie au pied du pilier de sainte Quitterie dans l’église Saint-Jacques. Mais les confrères moissagais animaient quand même une procession qui conduisait les fidèles depuis le centre de la cité vers l’église dédiée au saint espagnol et rehaussaient par leur présence l’éclat de la cérémonie. Le parcours semble immuable : la rue Saint-Jacques depuis l’abbatiale Saint-Pierre. Toutefois, cela n’excluait peut-être pas un tour de la paroisse plus complet, comme à Paris ou à Angers, où les confrères passaient par le tombeau de saint Jacques à Saint-Maurille, s’arrêtaient à la chapelle Saint-Jacques de Fallet et gagnaient l’église Saint-Jacques-horsles- murs de la cité ligérienne.

 

  De plus, la compagnie quercynoise n’était pas liée aux reliques de saint Jacques – soit un fragment non identifié et un morceau de vêtement – conservées dans l’abbaye Saint-Pierre et mentionnées dès 1102. Ces précieux restes étaient-ils offerts à la dévotion des fidèles lors de la procession annuelle du 25 juillet ? Rien aujourd’hui ne permet de l’affirmer. Notons qu’il subsiste à Saint-Pierre de Moissac, conservée dans un reliquaire en métal argenté de la fin du XIXe siècle, une relique dite du pouce de saint Jacques. Cependant, il semble que ce ne soit pas une de celles mentionnées en 1102, car une relique d’un membre d’un corps saint est reconnue comme insigne et cela aurait été précisé dans l’inventaire médiéval (fig. 2).

 

  La solennité de l’apôtre est conforme à ce qui se vivait dans d’autres confréries, avec toutefois quelques variantes : à Montpellier, une procession existait dès la veille du 25 juillet, pour vêpres ; à Nîmes, Bar-sur-Aube, Bagnères-de-Bigorre ou Bourges une messe précédait la pérégrination.

 

  À Moissac, malgré l’existence attestée depuis l’époque médiévale d’un hôpital Saint-Jacques, il ne paraît pas avoir eu de lien entre cet établissement charitable et la confrérie, contrairement à la situation à Villefranche-de-Rouergue, où la compagnie jacquaire gérait dès 1493 l’hospice de la cité.

 

  En 1615, à la suite d’une série de différends avec le curé de l’église Saint-Jacques et le départ de la plupart des confrères vers l’église Saint-Michel, la confrérie moissagaise obtient du roi Louis XIII des lettres patentes de refondation de la société, avec de nouveaux statuts et une localisation dans la chapelle dédiée à l’archange. En réalité, il existe peu de différences entre les anciennes et les nouvelles règles de la compagnie : la clause obligatoire de pèlerinage est par exemple maintenue et les nouveaux confrères doivent exhiber leurs lettres de confessions et autres attestations qui prouvent leur périple outre-Pyrénées. Il est également fait mention du maintien d’une seconde fête de la confrérie, instaurée le 1er mai, fête de saint Philippe et de saint Jacques le Mineur. Ce jour-là, et ce depuis au moins 1532, les confrères de Moissac partent en procession vers l’église Saint-Martin, située hors les murs, l’un des plus anciens lieux de culte de la ville, pour honorer les reliques de saint Orens. Puis les membres de la société choisissent le roi de la confrérie. Cette coutume du reinage, attestée par exemple en Limousin au XVIe siècle, consiste à soumettre le titre de roi aux enchères pour les besoins de la compagnie. Le souverain nouvellement installé offre alors un banquet aux confrères, ce qui entraîne parfois des abus. Alain de Solminihac, évêque de Cahors interdit cette pratique sous prétexte que « les rois et reins venoient dans les églises tambour battant et au son de la flûte jusqu’en pied des autels accompagnés de gens apostés qui portoient des piques et hallebardes faisant des grimaces aux femmes ou filles et d’autres qui portoient en dansant des cierges bénits après les avoir portés à l’offrande. Ils se trouvoient même des personnes d’autorité qui appuyoient ces débauches sous prétexte que de temps immémoriel on avait accoutumé de les faire. »

 

  Il manque pour étudier de manière plus approfondie la confrérie de Moissac un état des recettes et des dépenses, absent de ce registre conservé, qui ne reprend que les réceptions des membres. Ainsi, la question se pose des autres biens de la société et de ses revenus, outre les cotisations de ses membres. Quelques mentions sont repérables au gré des pages du registre : il manque par exemple en 1547 un drap des morts, un tahut ou catafalque et autres « garniements » pour le service divin. En 1633, les confrères décidèrent de se séparer de l’étain de la compagnie, soit notamment les plats de quête. La vente rapporta quarante-huit livres douze sous et la somme fut employée à acquérir une chasuble en tabis rouge incarnat garnie d’un galon de soie blanche et doublée de bougran rouge, une dalmatique de camelot rouge avec une étole et un manipule doublés de noir, plus une dalmatique de camelot noir avec un ruban de soie blanche. Cette liquidation des objets mobiliers montre finalement que la confrérie vivait plutôt chichement.

 

  Qui sont les confrères de Moissac ?

 

  Le nombre de membres de la confrérie est difficile à établir. S’ils sont quinze lors de la fondation, leur nombre augmente à chaque réception d’environ autant et parfois plus. En 1634, tous les membres sont, semble-t-il, cités, soit cinquante-quatre au total. Là encore, le défaut d’archives se fait cruellement sentir. La présence d’un livre des obits aurait été bienvenue : à Villefranche-de-Rouergue, ce type de document a permis d’établir que la confrérie comptait deux cents personnes en 1521.

 

  Les professions exercées par les confrères sont mentionnées surtout pour le XVIe siècle. Il ressort de leur étude que la plupart sont des artisans : serrurier, maçon, gantier, apothicaire, couturier, forgeron, potier ou menuisier. Quelques marchands et un argentier sont mentionnés, ainsi que des métiers plus modestes, comme tisseur de drap ou peigneur de laine. Seuls deux membres de la noblesse ont été repérés : Jean de Gauléjac, seigneur de Piac, en 1535, et François Barasc de Roquemaurel, moine et cellérier de l’abbaye reçu en 1538. De la même manière, très peu de gens de robe appartiennent à la société : seuls un avocat et un notaire apparaissent pour le début du XVIIe siècle. Quant au clergé, de simples prêtres ou chapelains ont été reçus, en plus de la présence qui paraît obligatoire d’un moine de l’abbaye Saint-Pierre. Une situation analogue a été constatée pour la confrérie rouergate.

 

  Image et statues de la confrérie

 

  Le registre de la confrérie conserve encore une image peinte de « monsieur saint Jacques », placée en frontispice des statuts de 1523 (fig. 1). Il est intéressant de noter que les confrères prêtaient serment de respecter ces règles sur cette représentation de l’apôtre, à l’imitation des consuls de certaines villes. Le saint est figuré en pied, coiffé d’un grand chapeau orné d’insignes jacquaires ; il tient un bourdon calé contre son bras droit. Il lit un ouvrage, les Évangiles, dans lequel il est absorbé. Il est conforme à la représentation du saint galicien répandue au début du XVIe siècle, évoquée par Humbert Jacomet.

 

  Le chanoine Daux évoque dans son ouvrage une seconde image de l’apôtre : une grande statue d’environ un mètre de haut, en bois naturel, de la fin du XVe siècle, qui le montre debout, les pieds nus, vêtu en pèlerin. Cette œuvre a appartenu à la collection Belbèze de Moissac, puis elle a disparu au cours du XXe siècle. Réputée perdue, elle a été offerte au début des années 2000 par Monseigneur Housset, évêque de Montauban, à l’église d’Auvillar (fig. 3). Identifiée à celle publiée par le chanoine Daux en 1897, elle a été alors protégée au titre des monuments historiques. Il semblerait que le chanoine Pottier ait eu l’opportunité d’acquérir la pièce directement auprès du collectionneur au début du XXe siècle pour le compte du diocèse.

 

  Une seconde statue est toujours visible à Moissac, dans l’abbatiale Saint-Pierre. Fort noircie, amputée des deux bras, l’oeuvre, d’origine inconnue, paraît remonter au XVIe siècle. Ces deux artefacts ont peut-être orné à l’origine l’église Saint-Jacques et été offerts à la dévotion des confrères.

 

  Conclusion

 

  L’étude de ces bribes d’archives de la confrérie jacquaire de Moissac n’est guère aisée car il manque de nombreux éléments. Toutefois, ce registre prouve la vivacité du pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle en bas-Quercy tout au long de l’époque moderne. Le dépouillement d’actes notariés ou des archives communales permettraient d’en apprendre plus sur certains confrères, notamment sur les liens entre la confrérie et le consulat.

 

  Le souvenir de la confrérie s’est très largement perdu aujourd’hui. Le registre s’arrête en 1671 et nous ignorons tout de la suite de l’histoire de cette compagnie. A-telle perduré jusqu’à la fin du XVIIIe siècle ? Peut-être, car le chanoine Daux signale un fait qu’il n’a pu toutefois vérifier : jusqu’en 1830, un pèlerin de Saint-Jacques avait le droit d’être présent en tête de la procession du Saint-Sacrement à Moissac.

 

  

                                      « monsieur saint Jacques », placée en frontispice des statuts de 1523

 

                                             

     reliquaire en métal argenté de la fin du XIXe siècle, relique dite du pouce de saint Jacques - église Saint-Pierre de Moissac

                

                                                    

                                               statue de saint Jacques de la fin du XVe sièclean, église d’Auvillar

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